Pour ou contre le nucléaire ? Bonne nouvelle : les choix énergétiques, sujet qui dessine l’avenir, la sécurité, l’emploi des Français pour des dizaines d’années, semblent devoir trouver leur place dans le débat démocratique qui s’ouvre avec l’élection présidentielle de 2007. Il était temps !
La crise climatique étant avérée, chaque parti doit prendre position par rapport à l’imposant héritage nucléaire français : 58 réacteurs, quasiment un par million d’habitants, qui produisent 80% de l’électricité française et font de nous le pays le plus nucléarisé du monde. On connaît le refrain de ses défenseurs: le nucléaire doit être relancé, il n’émet pas de gaz à effet de serre, il assure notre indépendance énergétique, et les progrès techniques effaceront ses menus inconvénients. A l’échelle mondiale, il serait la condition de l’essor économique « propre » de la Chine, de l’Inde, du Brésil.
Remettons les pendules à l’heure. 100% de l’uranium utilisé dans les centrales françaises est importé : la filière nucléaire dépend entièrement de pays comme le Niger ou l’Australie. Voilà pour l’indépendance. L’uranium, comme le pétrole, est une ressource limitée : au rythme actuel de consommation, il ne reste plus que 50 ans de combustible. Voilà pour l’avenir radieux. Le nucléaire français emploie 40.000 personnes ; en Allemagne, les énergies renouvelables, en emploient déjà 130.000, et 500.000 sont prévues pour 2020. Voilà pour la lutte contre le chômage.
De plus, le nucléaire assure à peine 20% de la consommation finale d’énergie en France, 6% de la consommation mondiale. Une marge de progression extraordinaire ? Si l’on veut nucléariser le monde à la française, il faut prévoir 6000 réacteurs sur Terre… il n’en existe actuellement que 441 !
Etant donné son coût, le nucléaire deviendrait l’unique politique énergétique de l’humanité… sans résoudre le problème du remplacement des combustibles fossiles (gaz, pétrole, charbon) pour les centaines de millions de moteurs thermiques en circulation. Ce n’est pas demain que nous irons faire nos courses avec un plein d’uranium. L’énergie nucléaire n’est et ne restera qu’une énergie de niche : n’oublions pas que la France, si fière de son parc de centrales surdimensionné, a vu comme tout le monde sa facture énergétique exploser de 24% en 2005 et de 35% en 2005 ! Voilà pourquoi, indépendamment de ses pollutions spécifiques (construction, transport, démantèlement, déchets) elle ne peut être une solution ni au réchauffement climatique, ni à la demande exponentielle d’énergie des géants asiatiques.
Mais ce ne sont là que des problèmes mineurs. Plus gênant, le nucléaire est hors de prix : il suppose un effort de recherche, un soutien financier ou des garanties étatiques, en France comme aux Etats-Unis, qui le favorisent d’une façon exorbitante par rapport aux autres énergies, en faisant payer deux fois le consommateur, sur sa feuille d’impôt et sur sa facture. Personne ne connaît véritablement les coûts du démantèlement des réacteurs, les provisions sont largement insuffisantes : des dizaines de milliards d’euros manquent à l’appel. L’électricité « la moins chère d’Europe » est surtout celle dont le coût est le plus dissimulé et que paieront les générations futures.
Le sommet de l’hypocrisie est atteint avec le problème du stockage des déchets. La France abrite un million de mètres cubes de déchets radioactifs. En 1991, le gouvernement s’était donné 15 ans pour décider de leur meilleur mode de gestion. Nous y sommes, mais en avril dernier, l’Assemblée n’a rien pu faire qu’accorder un sursis de 14 ans pour la solution la plus ambitieuse, celle de la transmutation. Pendant ce temps, les énergies renouvelables piétinent faute de crédits de recherche et aucun élu local n’oserait proposer à ses administrés d’enfouir ces déchets plein d’avenir sous leur terroir…
Ceci pose le problème de la sécurité. Si seulement 31% des Français sont favorables au nucléaire (sondage BVA, juillet 2006), c’est aussi qu’après Tchernobyl et ses 9000 morts (selon l’OMS), le 11 septembre est passé par là. L’impossible est devenu certain : le monde étant ce qu’il est, des tentatives d’attentat contre les centrales nucléaires sont hautement probables. On aimerait connaître le nombre de réacteurs capables de résister aux avions de ligne qui ont réduit en fumée le World Trade Center, alors qu’ils doivent déjà être douchés pendant les canicules. Une tentative a été déjouée en Australie en novembre 2005, et en 2001 Al-Qaida avait envisagé l’hypothèse avant de choisir d’attaquer Manhattan. Mais en France, on garde à vue un militant écologiste pour avoir révélé une étude « secret défense » envisageant la chute d’un avion sur un réacteur, ou l’on prétend repeindre Fessenheim, une centrale construite il y a 30 ans… Décidément, le nucléaire est une chose trop sérieuse pour être confiée aux ingénieurs…
Last but not least, la démocratie. On peut soutenir que la filière nucléaire est l’emblème d’un Etat puissant et volontariste. Ce serait une bien triste relique, car l’énergie « la plus antilibérale » est aussi la plus antidémocratique. Comme pour les OGM, aucun débat contradictoire n’est véritablement admis : depuis les années 70, toutes les décisions décisives sont prises en cercle restreint d’experts, la plupart des contestations sont le fait de la société civile, comme le prouve la condamnation de la Cogema pour importation illégale de déchets australiens fin 2005, à l’initiative de Greenpeace. Nous en sommes là : pour des choix technologiques majeurs, les citoyens doivent s’en remettre à la justice pour contrôler un Etat autocrate !
Dans le domaine de l’énergie, il faut cesser d’infantiliser les Français, cesser de leur faire miroiter la puissance, l’indépendance, le progrès, pendant que des villes, des régions, de grands pays (Allemagne, Espagne, Californie, etc.) inventent le bouquet énergétique de demain, s’attaquent courageusement aux lobbies du siècle dernier (nucléaire, amiante, tabac), inventent les conditions d’une sobriété énergétique riche en emplois de proximité.
Il y a deux façons d’en finir avec le nucléaire ; l’une de droite, irresponsable, en abandonnant une filière à très hauts risques aux appétits et aux inconstances du marché ; l’autre de gauche, qui commencerait par acter par référendum la décision majoritaire des citoyens pour refonder la politique énergétique de la France sur le principe responsabilité.