Pour un service public des territoires
Par Dalibor, lun 20 fév 2006 à 16:46 :: Au Conseil Régional d'Ile-de-France :: #101 :: rss
(Tribune parue dans l'Humanité du 31 janvier 2006
Aux jeunes sans avenir qui ont enflammé leurs quartiers, le gouvernement a répondu comme toujours par le bâton (état d'urgence, menaces d’expulsion, etc.) et la carotte (fonds pour les associations, service civique). La gauche de gouvernement s'est contentée de commenter, hésitant entre suivisme sécuritaire et affirmation de la solidarité avec les nouveaux gueux. La gauche anti-libérale est aussi, pour l’essentiel, restée atone. Il faut pourtant une réponse, et cette réponse est liée à l’action publique, plus précisément à ce que l’on veut comme services publics, malgré la pression contraire néolibérale. De timides propositions de nouveaux services publics ont été faites, mais on semble ne pas y croire, on se contente de défendre l’existant. Dans ces conditions, il n’y a pas à s’étonner que, selon un récent sondage, plus de huit Français sur dix craignent un retour des violences sans croire aux solutions proposées. Il y a un état d’urgence sociale et il est possible de proposer du nouveau ! Quand il y avait carence d'initiative privée quant à la satisfaction d'un besoin reconnu comme fondamental par la société, l'Etat s'est historiquement engagé dans de nouvelles activités. Ce fut le cas, par exemple, pour les secteurs de l’électricité et des télécommunications. Il l’a souvent fait contraint et forcé. A telle enseigne que les citoyens ont presque fini par oublier ce qu'est l'engagement obligatoire de l'Etat, obligation affirmée à travers l’histoire par les juges. Aujourd'hui la question revient au premier plan, par l’obligation de lutter contre les discriminations qui, en 20 ans, ont ravagé les banlieues, à cause du désengagement public, du racisme envers ceux et celles qui, minés par le chômage et la ségrégation de l’espace urbain, ne peuvent échapper à la relégation dans les quartiers où ils sont nés. Ni l’approche « politique de la ville », ni l’approche « lutte contre les exclusions » n’ont produit les effets annoncés. Quand la population n’a majoritairement pas d’activité pérenne, construire des équipements de quartiers, aménager les trottoirs ou même rénover les copropriétés délabrées, c’est de la charité mal inspirée. Il ne faut pas se leurrer, les réponses proposées ces derniers temps n’auront pas d’effet sérieux : le CV anonyme ne le reste pas longtemps ; la charte pour la diversité des ressources humaines en entreprise risque fort de ne pas avoir plus d’impact que n’en eut l' « entreprise citoyenne ». Ces mesurettes pour solde de tout compte ne modifieront pas la situation profondément, comme il le faudrait, et surtout là où il le faudrait. Si la volonté politique ne permet pas d’agir à la hauteur de l’enjeu, les quartiers en difficulté seront pris entre dérive maffieuse et émeutes récurrentes. Il y a pourtant une autre voie. Seul l'Etat peut aujourd’hui en décider, car seul il possède la légitimité constitutionnelle pour intervenir rapidement afin de rompre avec une situation où l'égalité citoyenne est en danger et la démocratie en péril. Il nous faut prouver aux jeunes en mal d’avenir, à tous les exclus tentés par les communautarismes, que la communauté nationale a décidé d’agir, après avoir compris que le soutien à l’initiative privée ou aux pratiques non discriminatoires ne suffit pas.
Pour cela, il nous faut profiter du gisement des services aux personnes , emplois non soumis à la concurrence mondialisée. Le plan Borloo, entré en vigueur ce mois-ci avec l’instauration d’un chèque emploi-service universel (CESU), va dans ce sens en encourageant la demande ainsi que la lisibilité et la concentration de l’offre. Il fera peut-être le bonheur des classes moyennes supérieures, mais il ne crèvera pas l’abcès des zones les plus défavorisées. Dans ces zones, il nous faut permettre aux personnes discriminées de recréer de l’humanité, de la citoyenneté et une égalité de traitement pour les personnes victimes de l’âge ou d’un handicap, de prendre en charge un environnement à bout de souffle, d’être utiles tout en incarnant le volontarisme public. Le secteur de l’économie sociale et solidaire montre le chemin, mais n’est pas encore, faute de soutien et de notoriété, à la hauteur des enjeux. Il nous faut investir massivement et durablement dans les personnes, et ainsi assurer un revenu solide par foyer. Or les actions incitatives sur le marché (défiscalisation, franchises) ont montré leurs limites dans des quartiers dont le seul nom stigmatise les résidents.
Par conséquent, de quoi s’agit-il ? Rien moins que de créer un nouveau service public, dont la mission première serait d’aménager le territoire par la lutte contre les inégalités. Ce service public serait chargé de la création de services répondant à des besoins d’utilité sociale et environnementale insatisfaits, en fonction des besoins établis par un « comité du diagnostic territorial » participatif. Un service public avec un objectif de mixité sociale, qui recruterait des fonctionnaires issus pour moitié de concours ouverts aux jeunes inscrits dans les missions locales, pour moitié de concours ouverts à tous. Il serait organisé un concours spécial pour les personnes sans qualification. La formation des personnes – si nécessaire - serait assurée par la structure nationale. Les fonctionnaires seraient rémunérés pendant leur formation qui peut être en alternance travail/formation. Ce « service public des territoires » aurait pour mission d’aménager le territoire non pas au motif de construire de grandes infrastructures, mais de lutter, par des emplois nouveaux, contre les inégalités qui affectent les territoires et les personnes qui y vivent, les quelque 800 répertoriés ou bien des zones caractérisées par leur taux de chômage et/ou leur taux d’échec scolaire. Les services seraient fournis dans le cadre d’un service public marchand. Il serait financé en partie par sa vente à un tarif décidé nationalement pour son acceptabilité sociale. Voilà une décision qui permettrait à une génération de s'installer, de se projeter dans l’avenir, à partir de l’assurance d’un revenu décent pour la durée d'une vie, voilà un investissement dans l’humain qui montrerait que la France a le souci de tous ses enfants et permettrait de purger le refoulé colonial. C’est aussi une rupture concrète avec le néolibéralisme, une rupture légitime qui pourrait, qui sait, en inaugurer d'autres !
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