Francine BAVAY, conseillère régionale d'Île-de-France

mar 28 fév 2006

Moraliser la mondialisation : le symbole du trafic aérien



A l’heure où des centaines de millions d’êtres humains sont décimés ou menacés par de nouvelles épidémies (sida, paludisme, tuberculose, bientôt peut-être la variante humaine de la grippe aviaire), la création d’une taxe de solidarité sur les billets d’avion affectée à la lutte contre les pandémies ne peut être sérieusement contestée dans son principe. Elle devrait ouvrir la voie à de nouveaux modes de financement de la solidarité à l’échelle mondiale. La mondialisation des échanges, c’est l’explosion du transport aérien (croissance de 5% par an en moyenne) : elle crée chaque jour de nouveaux risques, pour l’emploi, la santé, l’environnement. A la globalisation des capitaux doit répondre la globalisation des taxes : il est légitime que des prélèvements internationaux se mettent en place, à la fois pour contrôler ces flux et pour compenser leurs nuisances.

Les professionnels du tourisme et des compagnies aériennes parlent de la perte possible de 1 million de passagers. Il faut rappeler ces milieux économiques à un minimum d’honnêteté, de solidarité et de décence : au niveau mondial, leur activité reste un luxe réservé aux plus riches (1,7 milliard d’usagers, donc bien moins de personnes concernées). Un minimum de solidarité s’impose du Nord au Sud. De plus, le prélèvement serait de 200 millions d’euros pour tout le secteur, à comparer aux profits d’Air France-KLM qui s’élèvent à 906 millions d’euros en 2005 ! Enfin, ces professionnels emploient du kérosène, carburant des avions, seul hydrocarbure à échapper à toute taxation, alors que le trafic aérien contribue de plus en plus à la pollution atmosphérique et sonore et qu’il est une source de pollution en pleine croissance : le coût du transport aérien est donc largement sous-estimé par rapport aux autres moyens de transport. Souhaitons bon vent aux 95 pays (dont beaucoup de pays bien plus à plaindre que la France !) qui ont décidé de se pencher sur les nouveaux financements de la solidarité internationale, et des décisions courageuses en faveur de l’ensemble de la planète.

jeu 23 fév 2006

Sur l'urbanisme écologique

(Introduction à la réunion publique de Châtillon le 23 février 2006)

On nous propose des voitures écologiques, de la nourriture bio, des produits issus du commerce équitable, et c'est tant mieux. Mais je ne vous apprendrai rien en vous disant que nous ne souffrons pas seulement de la pollution et du bruit des automobiles, de la malbouffe ou de la surconsommation.




A mesure que la crise environnementale et sociale s'accentue, le problème devient de plus global : ce sont nos cadres de vie, nos modes de vie et de consommation qui posent problème. On peut toujours appeler à la responsabilité individuelle, à des changements de comportement, mais c'est trop facile et surtout insuffisant, tout comme, dans la lutte contre le cancer, appeler à manger cinq portions de légumes verts au lieu de réglementer rigoureusement les substances produites par l'industrie chimique !




Pour revenir à l'habitat, on sait bien que nos comportements sont largement déterminés par notre cadre de vie, la forme de notre ville, la structure de nos habitations. Les voies publiques, les modes de chauffage et les composants de nos maisons, les modes de circulation sont autant d'éléments que le citoyen le plus écolo peut rarement bouleverser de sa seule initiative. Ce sont des choix urbanistiques et politiques fondamentaux, à très long terme. N'oublions pas que les bâtiments d'habitation (privée + bureaux) produisent près de 20% des gaz à effet de serre en France !

Nous le savons tous, en France, pays peu dense, l'étalement urbain progresse à une vitesse foudroyante : ce sont des zones pavillonnaires à perte de vue qui poussent comme des champignons. Face à cela, aucune réflexion d'ensemble de l'Etat, aucune initiative forte, si ce n'est le torpillage de la loi SRU sur l'objectif des 20% de logement social pour les grandes communes ou encore l'offre de maison à 100 000 euros, qui aurait pu fournir l'occasion de sensibiliser l'opinion.




Mais les consciences s'éveillent : la maison écologique commence à susciter l'intérêt des consommateurs, et aussi des institutions : des centaines de maisons individuelles en bois ou en botte de paille agricole se construisent chaque année. L'OPAC de Paris, qui a signé en novembre dernier une charte du développement durable, s'est fixé des objectifs sur cinq ans : développement du solaire thermique, de l'éolien, réduction des émissions de CO2 et de la consommation d'eau, diminution de 30% la consommation énergétique des nouvelles constructions. Par ailleurs, depuis 2 ans se tient un salon de l'habitat écologique à la Villette.

Plus généralement, le label HQE est de plus en plus appliqué, par exemple pour les lycées construits par la région IDF. Le conseil régional vient aussi de voter l'installation de 20000 m2 de panneaux solaires par an sur les logements sociaux. Mais au-delà de quelques bâtiments exemplaires, ce sont des quartiers durables, des réseaux d'énergies renouvelables qu'il faut aménager. Un exemple incontournable en France, la ville de Besançon, notre petit Fribourg à nous ! On vient d'y inaugurer une des plus grandes chaufferies à bois de France, qui dessert 2500 logements sociaux. Depuis 25 ans, Besançon s'emploie à diminuer son impact écologique en matière d'eau, d'éclairage, de chauffage. En 1990, elle a créé Energie-Cités, un réseau d'échange d'expériences qui rassemble près de 200 agglomérations européennes.

Plus près de nous, on peut aussi parler d'un projet soutenu par le conseil général du Val de Marne, à Limeil : près de 10 hectares seront consacrés à une zone d'habitat mixte, avec une grande piste cyclable, des chemins pour les écoliers, des bassins de récupération des eaux de pluie, des capteurs solaires, une isolation écologique.



Il faut donc y croire, parce que d'autres le font, parfois depuis longtemps, en France et en Europe. C'est à nous, citoyens, élus, d'accélérer le mouvement pour une ville plus vivable et plus humaine, d'alerter, de faire réagir. Comme disait le philosophe Bergson, « l'avenir ne sera pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire ! »




La flambée des prix du gaz et du pétrole a au moins une vertu : le surcoût de l'urbanisme écologique, qui jusqu'ici servait d'excuses, va disparaître ou devenir négligeable. Construire une maison mal isolée, c'est un luxe que les plus pauvres ne pourront bientôt plus se permettre ! Construire un quartier de façon anarchique, selon la loi de la spéculation immobilière, ça ne doit plus être possible.

Je finirai par une nouvelle fraîche très encourageante : mardi dernier, à Paris, le Programme des Nations Unies pour l'Environnement a lancé une initiative « Construire vert » en partenariat avec les géants du secteur, afin de créer des pratiques de construction durables, des normes d'efficacité énergétique, entre autres. Le sujet est donc brûlant : le secteur du bâtiment emploie 100 millions de personnes dans le monde et pèse 10% du PIB mondial. La construction est aussi symbolique des choix concrets de modes de vie. A partir des bâtiments, on peut raisonner et réorienter bien des pratiques sociales aberrantes.

lun 20 fév 2006

Pour un service public des territoires

(Tribune parue dans l'Humanité du 31 janvier 2006

Aux jeunes sans avenir qui ont enflammé leurs quartiers, le gouvernement a répondu comme toujours par le bâton (état d'urgence, menaces d’expulsion, etc.) et la carotte (fonds pour les associations, service civique). La gauche de gouvernement s'est contentée de commenter, hésitant entre suivisme sécuritaire et affirmation de la solidarité avec les nouveaux gueux. La gauche anti-libérale est aussi, pour l’essentiel, restée atone. Il faut pourtant une réponse, et cette réponse est liée à l’action publique, plus précisément à ce que l’on veut comme services publics, malgré la pression contraire néolibérale. De timides propositions de nouveaux services publics ont été faites, mais on semble ne pas y croire, on se contente de défendre l’existant. Dans ces conditions, il n’y a pas à s’étonner que, selon un récent sondage, plus de huit Français sur dix craignent un retour des violences sans croire aux solutions proposées. Il y a un état d’urgence sociale et il est possible de proposer du nouveau ! Quand il y avait carence d'initiative privée quant à la satisfaction d'un besoin reconnu comme fondamental par la société, l'Etat s'est historiquement engagé dans de nouvelles activités. Ce fut le cas, par exemple, pour les secteurs de l’électricité et des télécommunications. Il l’a souvent fait contraint et forcé. A telle enseigne que les citoyens ont presque fini par oublier ce qu'est l'engagement obligatoire de l'Etat, obligation affirmée à travers l’histoire par les juges. Aujourd'hui la question revient au premier plan, par l’obligation de lutter contre les discriminations qui, en 20 ans, ont ravagé les banlieues, à cause du désengagement public, du racisme envers ceux et celles qui, minés par le chômage et la ségrégation de l’espace urbain, ne peuvent échapper à la relégation dans les quartiers où ils sont nés. Ni l’approche « politique de la ville », ni l’approche « lutte contre les exclusions » n’ont produit les effets annoncés. Quand la population n’a majoritairement pas d’activité pérenne, construire des équipements de quartiers, aménager les trottoirs ou même rénover les copropriétés délabrées, c’est de la charité mal inspirée. Il ne faut pas se leurrer, les réponses proposées ces derniers temps n’auront pas d’effet sérieux : le CV anonyme ne le reste pas longtemps ; la charte pour la diversité des ressources humaines en entreprise risque fort de ne pas avoir plus d’impact que n’en eut l' « entreprise citoyenne ». Ces mesurettes pour solde de tout compte ne modifieront pas la situation profondément, comme il le faudrait, et surtout là où il le faudrait. Si la volonté politique ne permet pas d’agir à la hauteur de l’enjeu, les quartiers en difficulté seront pris entre dérive maffieuse et émeutes récurrentes. Il y a pourtant une autre voie. Seul l'Etat peut aujourd’hui en décider, car seul il possède la légitimité constitutionnelle pour intervenir rapidement afin de rompre avec une situation où l'égalité citoyenne est en danger et la démocratie en péril. Il nous faut prouver aux jeunes en mal d’avenir, à tous les exclus tentés par les communautarismes, que la communauté nationale a décidé d’agir, après avoir compris que le soutien à l’initiative privée ou aux pratiques non discriminatoires ne suffit pas.

Pour cela, il nous faut profiter du gisement des services aux personnes , emplois non soumis à la concurrence mondialisée. Le plan Borloo, entré en vigueur ce mois-ci avec l’instauration d’un chèque emploi-service universel (CESU), va dans ce sens en encourageant la demande ainsi que la lisibilité et la concentration de l’offre. Il fera peut-être le bonheur des classes moyennes supérieures, mais il ne crèvera pas l’abcès des zones les plus défavorisées. Dans ces zones, il nous faut permettre aux personnes discriminées de recréer de l’humanité, de la citoyenneté et une égalité de traitement pour les personnes victimes de l’âge ou d’un handicap, de prendre en charge un environnement à bout de souffle, d’être utiles tout en incarnant le volontarisme public. Le secteur de l’économie sociale et solidaire montre le chemin, mais n’est pas encore, faute de soutien et de notoriété, à la hauteur des enjeux. Il nous faut investir massivement et durablement dans les personnes, et ainsi assurer un revenu solide par foyer. Or les actions incitatives sur le marché (défiscalisation, franchises) ont montré leurs limites dans des quartiers dont le seul nom stigmatise les résidents.

Par conséquent, de quoi s’agit-il ? Rien moins que de créer un nouveau service public, dont la mission première serait d’aménager le territoire par la lutte contre les inégalités. Ce service public serait chargé de la création de services répondant à des besoins d’utilité sociale et environnementale insatisfaits, en fonction des besoins établis par un « comité du diagnostic territorial » participatif. Un service public avec un objectif de mixité sociale, qui recruterait des fonctionnaires issus pour moitié de concours ouverts aux jeunes inscrits dans les missions locales, pour moitié de concours ouverts à tous. Il serait organisé un concours spécial pour les personnes sans qualification. La formation des personnes – si nécessaire - serait assurée par la structure nationale. Les fonctionnaires seraient rémunérés pendant leur formation qui peut être en alternance travail/formation. Ce « service public des territoires » aurait pour mission d’aménager le territoire non pas au motif de construire de grandes infrastructures, mais de lutter, par des emplois nouveaux, contre les inégalités qui affectent les territoires et les personnes qui y vivent, les quelque 800 répertoriés ou bien des zones caractérisées par leur taux de chômage et/ou leur taux d’échec scolaire. Les services seraient fournis dans le cadre d’un service public marchand. Il serait financé en partie par sa vente à un tarif décidé nationalement pour son acceptabilité sociale. Voilà une décision qui permettrait à une génération de s'installer, de se projeter dans l’avenir, à partir de l’assurance d’un revenu décent pour la durée d'une vie, voilà un investissement dans l’humain qui montrerait que la France a le souci de tous ses enfants et permettrait de purger le refoulé colonial. C’est aussi une rupture concrète avec le néolibéralisme, une rupture légitime qui pourrait, qui sait, en inaugurer d'autres !

mer 1 fév 2006

La fracture aquatique

On parle volontiers de renchérissement du pétrole ou de fracture numérique, de profits scandaleux des compagnies pétrolières ou des opérateurs de téléphonie, mais qui s’inquiète encore de l’inégalité de l’accès à l’eau et des profits réalisés par les groupes privés ? En France, trois groupes privés ont obtenu la délégation de gestion de l’eau pour approvisionner 60 % des communes et 80 % des usagers. Or le coût de l’eau ainsi privatisée est supérieur jusqu’à 40 % au coût de l’eau facturée par une régie publique. La sacro-sainte concurrence libre et non faussée aboutit de fait à un surcoût injustifiable. Une enquête de l’UFC-Que Choisir du 31 janvier démontre en outre que les marges réalisées sont exorbitantes, tout particulièrement en Ile-de-France (près de 60%). On est bien loin de la vérité des prix !

Bien plus que le pétrole ou l’Internet, l’eau est un bien essentiel à la vie et donc aux plus pauvres. Toutes les études montrent que les ressources en eau ont tendance à diminuer, dans le monde mais tout autant en France. Cette rareté qui va grandissant est déjà la source de conflits géopolitiques et d’inégalités, mais aussi de gaspillage et de pollution, puisque la dégradation de l’eau potable entraîne une surconsommation d’eaux en bouteille, avec la prolifération d’emballages plastiques. Où que ce soit dans le monde, l’eau est trop vitale pour être confiée à la logique aveugle du marché. Pour se réapproprier localement les ressources naturelles, exigeons une gestion transparente et démocratique, un service public de l’eau potable en France.